Programmation 2018 pensée par Sophie Lapalu

Texte de Sophie Lapalu, conception graphique Nunca Billy/Logotype Lostpaper, production Atelier #808080

Le nom du lieu est annonciateur ; il sonde sa propre situation géographique avant de se réjouir de son homophonie, Où, Ou, Ouh. Il fallait jouer sur les mots, prendre ce patronyme à la lettre. Inauguré en 2017 à l’initiative de quelques amis et rejoint par des habitants impliqués dans la vie artistique du village, le lieu pose une question simple : qu’est-ce qui s’ouvre avec OùOuOuh ? Contribue-t-il à la constitution des espaces qui s’imbriquent avec lui  – la rue du pont sur laquelle la vitrine s’expose, la commune d’Ingrandes, récemment fusionnée avec celle du Fresne sur Loire, l’île Meslet, qui regarde le village partagé entre le Maine et Loire et la Loire Atlantique, le pont qui enjambe le fleuve qui se jette dans l’Atlantique, toutes les îles de sable qui se font et se défont, et tant qu’à faire ce monde dans lequel nous agissons tous à notre échelle ?

Selon Michel de Certeau, «  [l]’espace serait au lieu ce que devient le mot quand il est parlé, c’est-à-dire quand il est saisi dans l’ambiguïté d’une effectuation […]. » Si un lieu est figé, simplement déterminé par ses configurations spatiales, un espace, lui, est défini par ses usages. Aussi, comment faire de OùOuOuh un espace ? Quelles pratiques y inventer pour qu’il advienne à la réalité comme lorsque l’on prononce un mot ? Énoncer le nom d’OùOuOuh est déjà une promesse. S’emparer de ses vecteurs de direction, ses variables de temps, ses usages, ses passages, est l’assurance d’un engagement. Voilà l’invitation : pratiquer les lieux de la galerie, de la commune, de la région, les étendre par capillarité subjective jusqu’à Montreuil ou Bobigny. Le Laboratoire des hypothèses, Delphine Renault et Céline Ahond sont de ceux qui, plutôt que de créer des formes autonomes, s’attachent à la compréhension des lieux qu’ils investissent. Ils y jouent, s’attellent à en faire des « croisements de mobiles », dévient les pratiques attendues et rentables. Cette année à OùOuOuh, ils ont inventé des tactiques pour ouvrir des espaces.

Le Laboratoire des Hypothèses

Avril 2018

Le laboratoire des hypothèses est un groupe de gens d’âge, de milieu social, de formes et de matières variées. Le groupe coopte ses membres selon 3 critères : leur malléabilité, leur détermination, le hasard. Le laboratoire est une entité autonome qui génère et développe les compétences de ses membres en fonction de ses besoins. Le personnel du labo lance des hypothèses qu’il ne rattrape pas toujours. Toutes les recherches et les activités du laboratoire des hypothèses sont effectuées dans un but précis et ambitieux : la conquête de l’île Pelée, dans la rade de Cherbourg, et la mise en place d’un centre de recherche autonome et pérenne sur l’île. Inaccessible, les laborantins tournent le dos à Pelée pour mieux l’atteindre ; ils usent d’autres lieux comme espace d’expérimentation à échelle 1 et ainsi se préparent à débarquer un jour sur l’île tant convoitée.

La Loire est un lieu propice à l’étude de la formation des îles – celles-ci ne cessent d’apparaître et de disparaître dans ce fleuve tortueux et dangereux – tandis qu’Ingrandes-le Fresne sur Loire un village idéal pour analyser les réminiscences des frontières – les deux communes, rassemblées en 2016, étaient en effet historiquement séparées : le Fresne était en Bretagne, Ingrandes en Anjou. Le Labo a mené de nombreux entretiens avec les habitants pour mieux connaître le territoire exploité ; Jean-Philippe, Jean-Luc le pêcheur, Stéphane, Jean-Baptiste, Colett… Ainsi a-t-il appris que la « Pierre de Bretagne », une borne érigée dans la rue qui porte son nom, matérialisait le passage d’une province à l’autre. Entre les deux provinces, la frontière est réelle jusqu’au XVIIIème siècle : elle est marquée par la démarcation du paiement de la gabelle, impôt sur le sel qui n’existe pas en Bretagne. À Ingrandes, les gabelous contrôlent le sel et font payer l’impôt, au Fresnes, les contrebandiers cachent le précieux chlorure au cou de leur chien, dans des mottes de beurre sur-salées ou des faux pains. Puisqu’une île est une frontière en elle-même, en comprendre les enjeux est une question cruciale pour le labo. La découverte du corbicule (corbicula fluminea) sur les rives de la Loire a échaudé les esprits. L’autonomie et les capacités de dispersion et d’adaptation font de l’animal un véritable modèle en termes de recherche et développement. Ce mollusque conchylifère sécrète lui-même sa coquille, qualité que le labo cherche à acquérir, quand il transporte sa base partout où il s’installe. Hermaphrodite, il possède un testicule dans la partie antérieure et un ovaire dans la partie postérieure. Mais ce qui passionne le plus les laborantins, c’est qu’il a pour particularité d’avoir, au cours de l’évolution, quitté le milieu marin pour s’adapter à l’eau douce – méthode qu’applique malgré lui le labo, quand, ne pouvant atteindre l’île Pelé (île maritime), il se trouve sans cesse confronté à la Loire (Bilho, Meslet). Dulcicole, il adapte son alimentation aux ressources du lieu et à sa salinité. Le corbicule a également une aisance rare au déplacement et à la dispersion : il a quitté l’Asie via les ballastes des bateaux dans les années 1920, s’est très vite répandu en Amérique avant d’être observé dans les années 1980 en France, profitant des canaux pour se diffuser très rapidement partout en Europe. Au stade larvaire, il est emporté aisément par le courant. Plus tard, le jeune corbicule est capable d’utiliser son siphon et de sécréter un filament muqueux qui joue un rôle de bouée ou d’ancre flottante qui l’emporte dans le courant. Âgé, lorsque sa coquille est assez solide pour résister au tube digestif des poissons et au jabot des oiseaux, il peut être régurgité vivant. Déjà très inspiré par la coquille Saint-Jacques, le laboratoire découvre ce qui pourrait peut-être s’apparenter à une nature conchylicole de sa recherche. Les capacités d’adaptation hors-norme, de déplacement inouï du corbicule aboutiront-elles à de nouvelles stratégies d’explorations ?

http://laboratoiredeshypotheses.info

Delphine Renault

SIGNAL

Mai-août 2018

Croiser les mobiles ; ne pas avancer droit dans l’espace d’exposition mais filer de chaque coté, signaler le lieu et faire de ce signalement le lieu même de l’œuvre. Delphine Renault s’empare de la signalétique des sorties d’autoroute pour en habiller la galerie. Si jusque là vous aviez raté OùOuhOu, vous voilà bien renseignés. « C’EST LÀ » nous dit l’œuvre. Mais peut-être aussi à droite, ou à gauche, là bas ? Les flèches vertes imprimées sur la bâche nous renvoient sur les pans du bâtiment. Est-ce une façon de suggérer que l’art n’a pas sa place dans l’espace qui lui est dédié, qu’il est plus à son aise ailleurs ? La vitrine s’en trouve cachée ; lieu de mise en vue, elle est paradoxalement obstruée. Que reste-t-il à observer ? Emballée, la galerie n’a plus rien à signaler que son existence même.

www.delphinerenault.com

CELINE AHOND

PARTIR ICI OU RESTER LA-BAS ?

SEPTEMBRE-DECEMBRE 2018

Partir ici ou rester là bas ? Voilà la question posée par Céline Ahond dans le film qu’elle tourne en 2016-2017. Là, la fiction a une vocation émancipatrice ; il s’agit de « jouer à faire semblant pour de vrai ». Voter pour de faux dans les rues d’Ivry, le jour même de l’élection de Marine Le Pen au second tour est la possibilité de panser les faits. Les acteurs-performeurs  conditionnent les images en les décidant eux-mêmes ; armés de cartons, ce sont ces jeunes habitants de Bobigny qui écrivent un film de zombies et de braqueurs, ces étudiants de la classe préparatoire Les Arcades de Issy-Les-Moulineaux qui choisissent leur genre, ces femmes de la Maison des femmes de Montreuil confrontées à la violence qui témoignent, assises à la place du juge du tribunal d’instance, c’est Tito ce braqueur repenti  employé à la mairie ou cet enfant qui casse littéralement un mur de l’institution. Debout devant le mur vert, Céline Ahond prend au pied de la lettre le langage au moyen de cartons brandis devant le mur d’incrustation ; elle invite à explorer les cadres pour s’affranchir des codes sociaux prédéterminés par les lieux que nous habitons.

http://celineahond.com